L’illectronisme, qu’est-ce que c’est ?
Ordinateur, smartphone, Internet, démarches administratives en ligne, messagerie électronique, achats sur Internet, banque en ligne… Le numérique occupe aujourd’hui une place considérable dans notre vie quotidienne. Mais tout le monde ne possède pas les mêmes équipements, les mêmes usages ou les mêmes compétences. C'est dans ce contexte qu'est apparu le terme illectronisme, un néologisme formé à partir des mots illettrisme et électronique. Il désigne les situations dans lesquelles une personne ne possède pas les compétences numériques de base ou n'utilise pas Internet. L'Insee considère donc qu'il faut distinguer deux situations : les personnes qui n'utilisent pas Internet et celles qui l'utilisent mais ne disposent pas des compétences numériques nécessaires. L'illectronisme constitue aujourd'hui un véritable enjeu social. Ne pas savoir utiliser les outils numériques peut compliquer l'accès aux services publics, à l'emploi, aux services bancaires, à l'information ou encore aux soins.
Une étude de référence de l’Insee
Cet article s'appuie notamment sur l'étude « Une personne sur six n’utilise pas Internet, plus d’un usager sur trois manque de compétences numériques de base », publiée par l'Insee dans Insee Première n°1780, le 30 octobre 2019. Cette étude, réalisée à partir de l'enquête sur les technologies de l'information et de la communication auprès des ménages, constitue une photographie particulièrement intéressante de la situation française à cette époque. L'étude de 2019 indiquait que 17 % des personnes de 15 ans ou plus étaient en situation d'illectronisme.
Mais il faut désormais compléter ces données avec les études plus récentes de l'Insee.
Quelles sont les compétences numériques de base ?
En 2019, l'Insee évaluait les compétences numériques dans quatre grands domaines :
1. Rechercher de l'information
Il s'agit notamment de savoir rechercher :
- une information sur Internet
- un produit ou un service
- une information administrative
- une information concernant ses droits
- une information auprès d'un organisme public
Cela peut paraître simple, mais rechercher efficacement une information sur Internet suppose de savoir utiliser un moteur de recherche, choisir les bons mots-clés et surtout évaluer la fiabilité des résultats.
2. Communiquer
Cette compétence concerne notamment :
- envoyer et recevoir des courriels
- communiquer par messagerie
- participer à une visioconférence
- utiliser certains réseaux sociaux
- échanger des documents ou des informations.
La messagerie électronique est notamment devenue indispensable dans de nombreuses démarches administratives et professionnelles.
3. Résoudre des problèmes
Il s'agit de savoir effectuer des opérations courantes comme :
- accéder à son compte bancaire en ligne
- déplacer ou copier un fichier
- télécharger un document
- installer un programme
- effectuer certaines opérations simples sur un ordinateur.
Cette catégorie montre qu'utiliser Internet ne signifie pas nécessairement savoir utiliser correctement un ordinateur.
4. Utiliser des logiciels
Cette compétence concerne notamment l'utilisation de logiciels courants, comme :
- un traitement de texte
- un tableur
- un logiciel de présentation
- certains logiciels de messagerie
Savoir rédiger un courrier, créer un CV ou remplir correctement un document numérique peut être indispensable dans la vie professionnelle.
17 % de la population en situation d’illectronisme en 2019
En 2019, 15 % des personnes âgées de 15 ans ou plus n'avaient pas utilisé Internet au cours de l'année. Par ailleurs, 38 % des internautes ne possédaient pas au moins une compétence numérique de base. Au total, l'Insee estimait à 17 % la proportion de personnes en situation d'illectronisme.
L'étude montre également que 2 % des usagers d'Internet ne possédaient aucune des compétences numériques étudiées. Il faut donc faire une distinction importante :
Utiliser Internet ne signifie pas nécessairement maîtriser le numérique.
On peut parfaitement consulter quotidiennement Facebook, YouTube ou sa messagerie et être incapable de réaliser une démarche administrative en ligne, de télécharger un document ou de résoudre un problème informatique simple.
L'accès à Internet ne garantit pas la maîtrise du numérique
En 2019, 71 % de la population utilisait Internet quotidiennement ou presque, soit 24 points de plus qu'en 2009. Même chez les personnes âgées de 75 ans ou plus, l'usage quotidien avait progressé, passant de 5 % en 2009 à 19 % en 2019. La progression est donc considérable. Mais cette démocratisation de l'Internet ne signifie pas que les difficultés ont disparu. Parmi les internautes, 38 % manquaient encore d'au moins une compétence numérique de base. Le développement des usages a donc réduit une partie de la fracture numérique, mais il n'a pas supprimé les difficultés liées à la maîtrise des outils.
Les personnes âgées sont particulièrement concernées
L'âge constitue l'un des facteurs les plus importants. En 2019, 53 % des personnes âgées de 75 ans ou plus ne disposaient pas d'un accès à Internet à leur domicile, et 64 % n'avaient pas utilisé Internet au cours de l'année. La proportion de personnes en situation d'illectronisme atteignait 67,2 % chez les 75 ans ou plus, contre seulement 3 % chez les 15-29 ans. Ces chiffres montrent cependant que le problème n'est pas uniquement celui de l'équipement. Une personne peut disposer d'un ordinateur, d'une tablette ou d'un smartphone et malgré tout rencontrer d'importantes difficultés pour les utiliser.
Le niveau de diplôme joue également un rôle important
L'étude de l'Insee met en évidence une forte différence selon le niveau de diplôme. En 2019, la proportion de personnes en situation d'illectronisme était de :
- 43,9 % chez les personnes sans diplôme ou titulaires du CEP
- 15,5 % chez celles ayant un CAP, BEP ou BEPC
- 5,1 % chez les titulaires du baccalauréat ou équivalent
- 3,5 % chez les personnes ayant suivi des études supérieures
Le diplôme n'explique évidemment pas à lui seul les difficultés numériques, mais il constitue un facteur fortement associé au niveau de maîtrise du numérique.
Les femmes légèrement plus concernées que les hommes
En 2019, l'illectronisme concernait :
- 17,4 % des femmes ;
- 15,5 % des hommes.
L'écart reste relativement modéré, mais il existe.
Les chômeurs ne sont pas les plus touchés
Une idée reçue pourrait laisser penser que les personnes sans emploi sont particulièrement éloignées du numérique. Les chiffres de 2019 montrent une situation plus nuancée. L'illectronisme concernait :
- 4,4 % des personnes en emploi ;
- 8,8 % des chômeurs ;
- 40,8 % des retraités.
Chez les chômeurs, la recherche d'emploi sur Internet peut notamment favoriser une utilisation régulière des outils numériques. Cela ne signifie toutefois pas que tous les demandeurs d'emploi maîtrisent correctement l'ensemble des outils numériques.
Le problème ne concerne pas seulement les personnes âgées
C'est un point important. On associe souvent l'illectronisme aux seniors, mais le manque de compétences numériques existe également chez les adultes en âge de travailler. En 2019, 35 % des internautes ne possédaient pas la compétence liée à l'utilisation de logiciels courants.
Le traitement de texte, par exemple, est pourtant utilisé pour :
- rédiger un CV
- écrire une lettre de motivation
- rédiger un courrier administratif
- remplir certains documents
- créer ou modifier un fichier
Le numérique professionnel ne se limite donc pas à savoir naviguer sur Internet.
La dématérialisation peut accentuer les difficultés
C'est probablement l'une des conséquences les plus importantes de l'illectronisme. De nombreuses démarches sont désormais réalisées principalement, voire exclusivement, en ligne :
- déclaration de revenus
- démarches auprès de la CAF
- démarches auprès de l'Assurance maladie
- demandes liées aux prestations sociales
- démarches liées à l'emploi
- demandes de documents administratifs
- prise de rendez-vous ;
- opérations bancaires.
En 2019, 68 % des personnes avaient utilisé Internet pour contacter un service public au cours des douze mois précédents, contre moins de la moitié en 2009. Cette évolution facilite énormément les démarches pour les personnes à l'aise avec le numérique. Mais elle peut au contraire créer une véritable difficulté pour celles qui ne le sont pas.
Quand une démarche devient numérique, savoir utiliser Internet devient parfois une condition pour accéder à un droit ou à un service.
C'est pourquoi l'illectronisme n'est pas simplement un problème informatique : c'est aussi un problème d'accès aux droits et d'inclusion sociale.
Une fracture numérique qui n'est pas uniquement matérielle
Il faut également distinguer plusieurs formes de fracture numérique.
La fracture matérielle
La personne ne possède pas :
- d'ordinateur
- de smartphone adapté
- de tablette
- de connexion Internet
La fracture financière
Le coût du matériel, de la connexion ou de certains logiciels peut constituer un obstacle.
La fracture liée aux compétences
La personne possède un équipement et éventuellement une connexion, mais ne sait pas correctement les utiliser.
La fracture liée à la confiance
Certaines personnes savent techniquement effectuer une opération mais n'osent pas le faire, par peur de se tromper, de perdre leurs données ou de se faire escroquer.
Cette dernière dimension est particulièrement importante aujourd'hui.
L'illectronisme peut également augmenter le risque d'arnaque
Manquer de compétences numériques peut rendre plus difficile l'identification d'une tentative de phishing, d'un faux site Internet ou d'un logiciel malveillant. Une personne peu à l'aise avec le numérique peut notamment avoir du mal à :
- identifier une adresse Internet suspecte
- distinguer un vrai site d'une copie
- reconnaître un faux courriel
- vérifier l'identité d'un interlocuteur
- comprendre une alerte de sécurité
- effectuer une mise à jour
- gérer ses mots de passe
- activer une authentification à deux facteurs
L'inclusion numérique est donc aussi devenue un enjeu de cybersécurité.
Une amélioration mesurable depuis 2019
Les chiffres de 2019 restent très utiles pour comprendre le phénomène, mais ils ne doivent surtout pas être présentés comme la situation actuelle. L'Insee a publié depuis de nouvelles données. Selon les résultats portant sur 2021, l'illectronisme était estimé à 14 %, contre 17 % en 2019 selon un indicateur comparable construit par l'Insee. Et selon les données les plus récentes disponibles de l'Insee portant sur 2023, 15,7 % des personnes de 15 ans ou plus vivant en France hors Mayotte sont en situation d'illectronisme.
Parmi elles :
- 13,2 % n'avaient pas utilisé Internet au cours des trois mois précédant l'enquête ;
- 2,5 % avaient utilisé Internet mais manquaient de compétences dans au moins quatre domaines numériques.
À cela s'ajoutent 30,3 % de personnes ayant des compétences numériques faibles, c'est-à-dire des difficultés dans un à trois domaines. Cela permet de dresser un constat plus nuancé :
L'illectronisme recule, mais une part importante de la population reste en difficulté face au numérique.
Illectronisme et faible maîtrise : deux notions à ne pas confondre
Cette distinction est particulièrement intéressante. Une personne en situation d'illectronisme peut être totalement éloignée du numérique. Mais une autre personne peut utiliser Internet tous les jours tout en ayant des compétences limitées. Elle sait peut-être :
- consulter ses courriels
- regarder des vidéos
- utiliser Facebook
- faire des achats en ligne
mais elle ne sait pas forcément :
- installer un logiciel
- gérer ses fichiers
- identifier une tentative de phishing
- effectuer une démarche administrative complexe
- configurer correctement son ordinateur ;
- protéger ses comptes.
Cette deuxième catégorie est beaucoup plus importante numériquement. En 2023, 30,3 % de la population avait des compétences numériques faibles, auxquels s'ajoutaient les 15,7 % en situation d'illectronisme.
Une réalité différente selon les territoires
La fracture numérique possède également une dimension géographique. En 2019, l'illectronisme était davantage présent dans les territoires éloignés des grandes villes et dans les petits pôles urbains. Une étude de l'Insee publiée en 2023 estimait que l'illectronisme concernait 22 % des habitants des communes les plus éloignées des villes, contre 13 % dans les plus grandes villes. La situation n'est toutefois pas simplement une opposition entre ville et campagne.
Le niveau de diplôme, l'âge, les revenus, la catégorie sociale et les caractéristiques du territoire jouent également un rôle.
Et en Nouvelle-Aquitaine ?
La question est particulièrement intéressante à l'échelle régionale. Une étude de l'Insee publiée en 2023 estimait qu'en 2019 environ 850 000 Néo-Aquitains âgés de 15 ans ou plus étaient en situation d'illectronisme. La moitié de ces personnes avait 75 ans ou plus. L'étude souligne également une exposition plus importante dans l'est de la région, notamment dans certains territoires ruraux aux revenus plus faibles.
L'illectronisme n'est donc pas uniquement une problématique des grandes métropoles : il peut prendre une dimension particulière dans les territoires ruraux où l'accès aux services publics, aux commerces et à certains services peut lui-même être plus difficile.
Comment lutter contre l'illectronisme ?
La réponse ne consiste pas simplement à distribuer des ordinateurs.
Il faut agir sur plusieurs niveaux :
Donner accès au matériel
Ordinateur, tablette, smartphone et connexion Internet doivent rester financièrement accessibles.
Former
Il faut apprendre les gestes numériques essentiels, mais également permettre aux personnes de progresser à leur rythme.
Accompagner
Certaines personnes n'ont pas besoin d'une formation complète : elles ont simplement besoin d'être accompagnées pour réaliser une démarche précise.
Simplifier les services
Un service numérique doit être compréhensible et accessible même pour quelqu'un qui n'est pas un expert.
Maintenir des solutions alternatives
La dématérialisation ne devrait pas conduire à laisser sans solution les personnes qui ne peuvent pas utiliser Internet seules.
L'inclusion numérique : apprendre à faire plutôt que faire à la place
L'aide apportée à une personne en difficulté doit idéalement lui permettre de progresser vers l'autonomie. Faire une démarche à sa place peut résoudre le problème du jour.
Lui apprendre à :
- se connecter
- retrouver un document
- utiliser une messagerie
- télécharger une pièce jointe
- reconnaître un site officiel
- éviter une arnaque
lui permet en revanche de résoudre seule les problèmes suivants.
C'est toute la différence entre assistance numérique et autonomie numérique.
L'illectronisme n'est pas une question d'âge
Même si les personnes âgées sont statistiquement beaucoup plus exposées, réduire l'illectronisme à un « problème de vieux » serait une erreur. Les technologies évoluent constamment. Un utilisateur qui maîtrise parfaitement son ordinateur aujourd'hui peut se retrouver en difficulté demain face à :
- une nouvelle interface
- un nouveau système d'exploitation
- une authentification renforcée
- une nouvelle procédure administrative
- un nouveau logiciel
- l'intelligence artificielle
- de nouvelles méthodes de fraude.
La compétence numérique n'est donc jamais définitivement acquise.
L'inclusion numérique est un apprentissage permanent.
Conclusion
En quelques années, le numérique est devenu indispensable dans presque tous les domaines de la vie quotidienne. Cette évolution présente de nombreux avantages : rapidité, simplicité, accès à l'information et possibilité d'effectuer de nombreuses démarches à distance. Mais elle crée également une nouvelle forme d'exclusion pour ceux qui ne disposent pas des équipements nécessaires ou qui ne maîtrisent pas suffisamment les outils numériques. L'étude de l'Insee de 2019 avait permis de mesurer l'ampleur du phénomène : 17 % de la population de 15 ans ou plus était alors en situation d'illectronisme. Les données plus récentes montrent une amélioration, mais aussi la persistance du problème : 15,7 % de la population était encore en situation d'illectronisme en 2023, et trois personnes sur dix supplémentaires avaient une maîtrise numérique faible. L'enjeu n'est donc plus seulement de permettre à chacun d'avoir Internet. Il faut permettre à chacun de comprendre, utiliser, maîtriser et sécuriser les outils numériques.
Car aujourd'hui, savoir utiliser le numérique est devenu une compétence aussi importante pour l'autonomie quotidienne que savoir lire, écrire et compter.